Solennité de Saint Anselme 2026

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Catégorie : Homélies

 

 

 

Evangile : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime »

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour. Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme moi, j’ai gardé les commandements de mon Père, et je demeure dans son amour.

Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite. Mon commandement, le voici : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande. Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; je vous appelle mes amis, car tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître.

Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis et établis afin que vous alliez, que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure. Alors, tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donnera. Voici ce que je vous commande : c’est de vous aimer les uns les autres. »

Pour Anselme, le monastère est un lieu où le moine ne vit pas pour lui-même, mais avec et pour les autres. Cela suppose de renoncer à l’individualisme pour viser le bien commun, de partager véritablement la vie avec autrui.

Homélie : 

Isaïe 28, 5-6 et 16-17
Colossiens 1, 24-29
Jean15, 9-17

Ce matin, nous avons entendu Isaïe faire une promesse au peuple de Dieu : lorsque leur gloire humaine viendra à s’estomper, « le Seigneur de l’univers deviendra prestigieuse couronne, diadème de splendeur pour son peuple ». J’ose suggérer que ces paroles peuvent être entendues comme un message de consolation et d’espérance pour le petit reste que nous formons, rassemblé ici aujourd’hui. Comme les Israélites d’autrefois, nous sommes appelés à mettre de côté les faux espoirs placés en nous-mêmes pour mettre plutôt notre confiance dans le Seigneur. À cet appel s’ajoute ce conseil plein de sagesse : « Celui qui croit ne s’inquiétera pas. » Le peuple est invité à exercer une confiance patiente, animée par l’esprit de foi, vivant fermement dans l’espérance ; à trouver sa stabilité, sa paix et sa sécurité dans le Seigneur… sans recourir à des actions dictées par la panique.

Dans ce contexte, Isaïe insiste sur le fait que l’on peut faire confiance au Seigneur. L’assurance est donnée que le Seigneur leur Dieu se tient aux côtés de son peuple. Malgré leurs manquements passés, ils demeurent son peuple ; Il est leur protecteur. La déclaration d’Isaïe — « Moi, dans Sion, je pose une pierre, une pierre à toute épreuve, choisie pour être une pierre d’angle, une véritable pierre de fondement. » — est souvent interprétée comme une prophétie messianique, renvoyant à Jésus-Christ ressuscité d’entre les morts. Il est la véritable pierre angulaire, Celui dont la mission est d’assurer une sécurité éternelle à ceux qui mettent en Lui leur confiance. L’appel qui nous est adressé est de nous aligner sur Jésus-Christ, la pierre rejetée par les hommes devenue pierre d’angle. Nous sommes invités à reconnaître qu’au milieu des ruines de notre infidélité, Il est le fondement solide sur lequel reconstruire : une pierre angulaire qui ne faillira jamais. Dans l’architecture ancienne, la pierre angulaire était la plus importante d’un édifice : la première posée, celle à laquelle toute la structure devait être ajustée ; celle qui soutenait le bâtiment et assurait sa stabilité. De même que chaque autre pierre trouvait sa place par rapport à la pierre angulaire, ainsi en va-t-il de l’édifice spirituel que nous formons. Nos vies — personnelles comme communautaires — doivent être ajustées au Christ… sinon tout risque de s’effondrer. C’est sur le Christ que doit reposer tout ce que nous cherchons à construire.

L’enseignement tiré de la Lettre aux Colossiens, mérite ici notre attention. Nous y entendons Paul exprimer sa joie dans la souffrance — avec et en Christ — pour l’Église confiée à ses soins. Sa joie, même au cœur de l’épreuve, est de pouvoir annoncer le mystère du Christ en elle, « l’espérance de la gloire » (v. 27). Ce passage souligne que souffrance, service et croissance spirituelle sont liées. Ils font tous partie du service que nous accomplissons au nom du Seigneur. C’est ce qu’Anselme a appris comme archevêque de Cantorbury, lui qui passa la majeure partie de son épiscopat en exil, car sa vie était menacée.

Il me semble que ceux qui se donnent de tout cœur au service du Seigneur — et de leurs frères et sœurs — rencontrent inévitablement la souffrance. Une telle œuvre ne peut être accomplie par les seules forces humaines : elle dépend de l’énergie du Christ agissant en ceux qui sont appelés à servir. Si Paul partage avec ses lecteurs la manière dont il voit ses épreuves comme un moyen d’accomplir son ministère, « complétant en sa chair ce qui manque aux souffrances du Christ » pour le bien de son corps qu’est l’Église, cela doit être bien compris. L’Apôtre ne se considère pas comme le sauveur de la communauté : il sait que le salut vient de Dieu seul ! Il sait aussi que le salut ne peut pas être imposé. Ceux à qui la vie est offerte doivent choisir de l’accueillir. C’est leur privilège, leur droit… et leur responsabilité.

Dans Jean 15, Jésus expose quelle est la responsabilité de ses disciples — notre responsabilité. Celle-ci ne doit pas être vue comme un fardeau, mais comme une réponse libre à l’appel reçu de servir le Seigneur. Nous sommes invités à demeurer dans son amour ; à rester unis à Lui, confiants en sa parole, entretenant avec Lui une relation fidèle… à l’image du sarment uni à la vigne.

Garder les commandements du Seigneur (c’est-à-dire obéir) est la preuve concrète de notre amour pour Lui. Nous ne vivons pas ainsi pour mériter son amour, mais parce que son amour nous habite. Le commandement central de ce passage est de demeurer dans l’amour de Dieu et, à partir de cet amour, d’aimer nos frères et sœurs… d’un amour qui va jusqu’au don de soi, à l’image du Christ Jésus.

Saint Anselme, qui vécut comme moine dans cette abbaye, a vécu en accord avec la Parole de Dieu proclamée ce matin. Moine, prieur puis abbé du Bec, il s’est inspiré de la Règle pour développer une véritable école monastique où tous les membres, par leur communion fraternelle, étaient progressivement configurés au Christ… vivant dans une amitié profonde avec le Christ et les uns avec les autres. La compréhension à laquelle Anselme conduisait ceux qui l’entouraient n’était pas seulement intellectuelle, elle était aussi enracinée dans le cœur : une connaissance et un amour de Dieu qui s’exprimaient concrètement dans leur vie quotidienne.

Parmi les éléments essentiels de sa vision monastique figure un engagement authentique envers la communauté. Pour Anselme, le monastère est un lieu où le moine ne vit pas pour lui-même, mais avec et pour les autres. Cela suppose de renoncer à l’individualisme pour viser le bien commun, de partager véritablement la vie avec autrui. Comme abbé bénédictin, Anselme savait que la communauté rassemblait des tempéraments très divers, appelés à apprendre à s’aimer dans la prière et le travail communs. Il comprenait — comme nous sommes appelés à le comprendre — que la vie communautaire ne consiste pas seulement à habiter sous le même toit, mais à avoir un réel amour pour chacun, exprimé dans le respect mutuel, la patience et le service humble à l’exemple du Christ. Il savait aussi qu’une communauté saine se construit moins par de grands gestes que par de petites attentions quotidiennes, vécues jour après jour, de sorte que personne ne soit laissé seul dans l’épreuve. Enfin, il avait compris que seul l’amour de Dieu placé au-dessus de tout permet à l’amour fraternel de s’épanouir véritablement.

La Vie de saint Anselme par Eadmer met bien en lumière ces aspects. Elle montre la patience, la douceur et le talent d’enseignant d’Anselme, ainsi que sa capacité à instaurer un climat où la vie spirituelle pouvait s’épanouir par l’encouragement mutuel plutôt que par la crainte. Elle révèle aussi qu’il considérait la vie monastique comme un chemin de formation permanente, nécessitant le soutien d’autrui comme modèles, aides et amis.

Pour revenir à notre point de départ, enraciné dans les paroles d’Isaïe entendues ce matin, Anselme savait et affirmait qu’une communauté bénédictine digne de ce nom doit participer à la kénose du Christ ; elle doit être prête à renoncer à toute vanité, à tout orgueil et à toute ambition, afin de rendre témoignage au Christ pauvre, humble et obéissant.

Anselme apprit cela de son père spirituel, le saint abbé Herluin, qui vint en ce lieu non pas monté sur un cheval de parade, mais sur un âne, à l’image de Jésus entrant à Jérusalem dans l’humilité.

 

Père Abbé Mark-Ephrem
Abbé de Rostrevor
Abbé Commissaire du Bec