Homélie :
La liturgie de cette fête nous fait entendre une parole presque trop simple : « Bien-aimés, aimons-nous les uns les autres, puisque l’amour vient de Dieu. » Et pourtant, cette simplicité contient tout le mystère chrétien. Car saint Jean ne nous demande pas seulement de nous aimer davantage, comme si la charité fraternelle était une vertu humaine parmi d’autres. Il nous révèle la source même de cet amour : « Dieu est amour ». Et cette parole ne désigne pas seulement quelque chose que Dieu ferait à notre égard. Elle nous introduit dans le mystère de son être : le Père aime le Fils, le Fils reçoit tout du Père et lui répond dans l’amour, et cet Amour vivant est l’Esprit Saint. Dieu est communion. Dieu est don. Dieu est relation.
C’est pourquoi la charité fraternelle chrétienne n’est jamais simplement une belle disposition humaine. Elle est participation à la vie même de Dieu. Lorsque nous aimons véritablement un frère ou une sœur, lorsque nous renonçons à nous-mêmes pour lui faire place, lorsque nous pardonnons, lorsque nous supportons patiemment une faiblesse, lorsque nous nous réjouissons sincèrement du bien qui lui arrive, quelque chose de la vie trinitaire devient présent parmi nous. La communauté chrétienne devient alors comme une icône, une manifestation humble et imparfaite, mais réelle, de la communion du Père, du Fils et de l’Esprit Saint.
C’est là une lumière particulièrement précieuse pour comprendre notre vocation monastique. Car le monastère n’est pas d’abord une association d’hommes ou de femmes qui auraient choisi le même idéal spirituel. Il est appelé à devenir une communion de personnes rassemblées par le Christ. Saint Benoît ne demande pas à ses moines de s’aimer parce qu’ils auraient nécessairement les mêmes affinités, les mêmes tempéraments ou les mêmes sensibilités. Il leur demande de s’aimer parce qu’ils ont été appelés par le même Seigneur et qu’ils sont devenus, en lui, frères.
Et c’est pourquoi la Règle est si réaliste. Saint Benoît sait très bien que la vie commune ne sera pas spontanément harmonieuse. Il sait que nous apportons avec nous nos susceptibilités, nos préférences, nos blessures, nos impatiences, notre désir de reconnaissance. La charité fraternelle n’est donc pas le sentiment agréable que nous éprouvons lorsque nous nous trouvons naturellement en accord. Elle commence souvent précisément là où nos affinités s’arrêtent.
Si nous cherchons à aimer notre frère ou notre sœur uniquement par nos propres forces, nous finirons nécessairement par nous fatiguer. Mais si nous comprenons que le frère nous est donné comme un chemin vers le Christ, alors la relation fraternelle change de nature. Nous ne sommes plus simplement deux personnes qui doivent parvenir à vivre ensemble ; nous sommes deux pauvres qui apprennent ensemble à recevoir leur vie d’un Autre.
La première lecture, tirée du Livre des Proverbes, nous donne justement le commencement de ce chemin : « Mon fils, accueille mes paroles, conserve précieusement mes préceptes… alors tu comprendras ce qu’est la crainte du Seigneur, tu découvriras la connaissance de Dieu ». Avant d’être des hommes qui parlent, agissent ou accomplissent, nous sommes des hommes qui écoutent, comme Benoît l’a bien compris.
Or il existe un lien profond entre l’écoute et la charité. Celui qui n’écoute pas reste enfermé dans son propre monde. Celui qui écoute accepte que l’autre existe devant lui, qu’il ait quelque chose à lui dire, qu’il ne soit pas un obstacle à ses propres projets. Écouter Dieu nous apprend peu à peu à écouter nos frères. Et apprendre à écouter nos frères nous rend capables de reconnaître quelque chose de Dieu qui nous parle à travers eux.
C’est peut-être aussi ce que signifie la parole surprenante de Jésus dans l’Évangile : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits ». Les « tout-petits » ne sont pas ceux qui ne savent rien ; ce sont ceux qui savent recevoir. Ils ne prétendent pas posséder Dieu. Ils acceptent de dépendre de lui. Ils demeurent disponibles à la surprise de sa présence.
Et cette attitude de pauvreté est, elle aussi, au cœur de la vie monastique. Le moine est celui qui accepte de devenir pauvre devant Dieu pour recevoir Dieu. Il renonce à posséder sa vie comme une propriété privée. Il apprend la stabilité, l’obéissance, la conversion de sa vie, précisément pour devenir plus disponible au don de Dieu.
Herluin nous apparaît sous cet angle comme une figure profondément évangélique. Nous savons combien sa vocation fut humble à ses débuts. Il ne disposait ni des moyens ni de la renommée qui feraient plus tard du Bec un haut lieu de la vie intellectuelle et spirituelle. Il y eut d’abord un homme qui cherchait Dieu, quelques frères rassemblés autour de lui, une vie pauvre, une communauté qui se construisait dans la prière et le travail. Et c’est peut-être là que se trouve le véritable miracle de sa fondation : une communauté naît lorsque des hommes acceptent de ne plus vivre pour eux-mêmes, mais de se recevoir les uns des autres et de recevoir ensemble leur vie du Christ.
Plus tard, d’autres hommes viendront, d’autres talents apparaîtront, une fécondité intellectuelle et spirituelle extraordinaire se développera ici. Mais tout cela repose sur quelque chose de beaucoup plus caché : la charité vécue dans une communauté qui cherche Dieu.
Et c’est pourquoi la fête de saint Herluin ne nous invite pas seulement à regarder avec admiration une page de notre histoire. Elle nous demande : qu’est-ce qui fait aujourd’hui la vérité de notre vie fraternelle ? Qu’est-ce qui permet à une communauté monastique de demeurer vivante à travers les générations ?
Ce ne sont pas d’abord ses bâtiments, ses œuvres, son rayonnement, ni même ses traditions, si précieuses qu’elles soient. Ce qui fait vivre une communauté, c’est la charité. Une charité qui vient de Dieu et qui retourne à Dieu. Une charité qui n’est pas simplement un effort moral, mais une participation à la communion trinitaire.
Cela explique aussi pourquoi la charité est si exigeante. Car elle nous demande de sortir de nous-mêmes. Elle nous fait entrer dans cette logique propre à la Sainte Trinité : recevoir et donner, accueillir et se donner, ne rien retenir pour soi. Le Père est tout entier dans son don au Fils ; le Fils est tout entier dans sa réception du Père et dans son retour vers lui ; l’Esprit est le lien vivant de cet amour. La vie divine elle-même est une éternelle sortie de soi dans l’amour.
Or toute sainteté consiste à entrer dans cette dynamique. La vie monastique n’est donc pas une recherche de perfection individuelle. Elle est un apprentissage de la communion. Le moine ne devient pas saint en se construisant lui-même ; il devient saint en se laissant progressivement configurer au Christ, et donc en apprenant à aimer comme lui.
Voilà pourquoi saint Benoît peut dire, à la fin du chapitre sur l’humilité, que le moine parviendra, au terme de son chemin, à cette « charité parfaite qui chasse la crainte ». Il ne s’agit pas d’un sommet réservé à quelques âmes d’exception. C’est le terme vers lequel tend toute la vie monastique : devenir suffisamment pauvre, suffisamment libre, suffisamment désapproprié de soi pour que l’amour du Christ puisse circuler en nous.
Et c’est sans doute ce qu’Herluin nous enseigne aujourd’hui. Le fondateur n’est pas celui qui bâtit une œuvre qui lui appartiendra. Il est celui qui accepte de devenir le commencement d’une histoire qui le dépassera. Herluin a semé ; d’autres ont récolté. Il a commencé dans la pauvreté ; Dieu a donné la croissance. Il a cherché Dieu ; Dieu a fait naître une communauté.
N’est-ce pas finalement le chemin de toute vocation ? Nous voudrions parfois voir les fruits de ce que nous faisons. Dieu nous demande souvent simplement de semer fidèlement. Nous voudrions comprendre où notre vie nous conduit. Dieu nous demande d’écouter et d’avancer, même dans la nuit du doute ou du découragement. Nous voudrions posséder les résultats de notre travail. Dieu nous apprend à recevoir et à toujours rendre grâce.
Alors, en célébrant aujourd’hui saint Herluin, demandons-lui de nous obtenir cette grâce très simple et très grande : que nos communautés soient véritablement des lieux où l’amour de Dieu devient visible dans l’amour des frères et des sœurs. Que nous sachions nous accueillir comme des dons, nous supporter dans nos pauvretés, nous pardonner avec simplicité, nous réjouir du bien des autres et rechercher, comme le demande saint Benoît, non pas ce qui nous est utile à nous-mêmes, mais ce qui est utile à nos frères et à nos sœurs.
Alors le monastère deviendra ce qu’il est appelé à être : non pas une communauté parfaite, mais une communauté où, au milieu même de nos pauvretés, la communion du Père, du Fils et du Saint-Esprit commencera à prendre chair.
dom Jean-Charles Nault
Abbé de Saint Wandrille