Homélie
Comme très souvent dans les paraboles de Jésus, il y a quelque chose qui choque notre conception de la justice. Cette parabole du vigneron et la façon dont il traite les journaliers qu’il embauche a de quoi choquer. Il faut croire que les paraboles de Jésus veulent nous déranger ! Peut-être nous amener de notre justice distributive à la justification gratuite que Dieu nous offre et à laquelle il veut nous associer….
Il est évident que le maître de cette parabole n’agit pas comme il devrait : comment peut-il donner le même salaire à ses ouvriers ayant travaillé douze heures d’affilée et à ceux qui n’ont travaillé qu’une heure ? On peut comprendre à vue humaine la grogne de ces ouvriers du matin qui s’estiment spoliés.
Sauf que cette parabole nous parle de la justice de Dieu. Or cette justice ne ressemble pas à la nôtre, Dieu ne raisonne pas comme nous : Mes pensées ne sont pas vos pensées et mes chemins ne sont pas vos chemins. Que la justice de Dieu ne ressemble pas à la nôtre, tant mieux, tant mieux pour nous et tant mieux pour tous : ‘Si tu tenais des comptes, Seigneur, dit le psalmiste, qui donc subsisterait ?’.
Quand donc cesserons-nous de faire valoir notre travail pour Dieu pour nous réjouir de la miséricorde du Seigneur pour tous. Il ne donne pas ce que chacun estime lui être dû mais le Seigneur se donne totalement à celui qui veut bien le recevoir : car, comme nous l’a rappelé le Pape François en titre de son encyclique : « Dieu EST Miséricorde ». Voilà le critère de la justice de Dieu, qui n’est pas celui de nos mérites mais celui de son amour. Oui c’est la miséricorde qui nous sauve et sauve le monde.
Le péché n’est pas de sous-estimer la générosité de Dieu, car elle nous dépasse infiniment, mais c’est de vouloir la capter pour nous en la refusant aux autres. Car cette incompréhension nous désolidarise des autres. Les premiers journaliers, s’ils ont goûté la joie de la vendange, devraient être heureux qu’au soir, tout le monde soit de la fête ! Si nous devenons serviles sans goûter la joie du service notre œil devient mauvais dès que nous portons sur les autres un regard d’exclusion et de rejet. Nous méprisons Dieu en méprisant sa miséricorde pour les autres.
N’exclure personne : l’unique désir de Dieu, c’est notre présence à tous dans sa vigne, à toute heure, jusqu’à la dernière et jusqu’au dernier d’entre nous. Toute heure est l’heure de Dieu. Les retardataires ont encore toute leur chance et même, comme le bon larron, ceux du dernier instant. Tous sont aimés, tous jusqu’au dernier ! Et c’est le dernier qui est la preuve que Dieu nous aime tous.
Et pour que se manifeste ce cœur de la Révélation, cette place de dernier, Dieu l’a prise en Jésus, pour y être avec nous. Solidaire de nous jusqu’à la mort ignominieuse sur la Croix. Et si, dans sa glorification, Jésus a été fait premier-né de la Résurrection, c’est pour que, communiant à sa Pâque, nous soyons tous avec Lui au cœur du Père des miséricordes.
Nous n’aurons jamais fini de nous émerveiller de la gratuité de la miséricorde de Dieu. Le signe en est dans notre parabole que le contrat de travail de ces ouvriers est de plus en plus flou : d’abord une pièce d’argent, puis ce qui est juste, et finalement plus rien : Allez travailler à ma vigne…. Et ils y vont. Sans promesse de salaire. Riches seulement du privilège d’avoir été appelés.
C’est la leçon de cette parabole : le vrai salaire, c’est Dieu lui-même. La pièce d’argent porte l’effigie, l’image et la ressemblance de Dieu. Isaac le Syrien disait : « Que la miséricorde l’emporte dans ta balance, jusqu’à ce que tu sentes en ton cœur l’infinie miséricorde que Dieu éprouve pour le monde » ; c’est là notre joie et notre vocation : la joie de travailler gratuitement, indignes et sans mérites dans sa vigne. Joie d’être embauchés par le Seigneur, joie qu’il ne soit jamais trop tard pour l’être, joie que d’autres le soient avec nous. La joie de Dieu c’est l’Esprit-Saint. C’est cette gratuité de l’amour qui nous est donnée dans cette eucharistie : communion avec Dieu et les uns avec les autres dans la Pâque de Jésus-Christ.
Frère Jean-Marie
Moine du Bec